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La question du Sahara occidental
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Le Maroc est le seul pays du Maghreb a avoir eu des relations multiséculaires avec l'Afrique noire en raison des routes caravanières qui partaient du Maroc pour rejoindre l'Afrique noire. Ce contact avec les pays du Soudan et de la Guinée, nom donné par les Berbères au pays des Noirs (1), s'est poursuivi jusqu'à l'époque contemporaine.
Ces contacts ont été non seulement économiques (or du Bambouk, du Mali, du Bouré) mais aussi intellectuels et artistiques. En effet, c'est par ces routes caravanières de l'ouest africain que l'islam a pénétré dans les régions sahéliennes d'Afrique noire, notamment à travers les zaouias marocaines (influence tidjane dont l'origine remonte à Si Ahmed Tidjani qui a créé un ordre à Fez en 1765) (2).
La Maroc a donc de tous temps été tourné vers l'Afrique noire et le Sahara dans ces confins de l'ouest africain, loin de séparer les hommes les rapprochent. Berbères et Noirs possèdent les mêmes caractéristiques civilisationnelles : « placer la collectivité au-dessus de l'individu et offrir un champ propice au développement de l'idéal religieux musulman ». (3)
Depuis son indépendance, la politique marocaine est basée sur la recherche de sa grandeur passée : retrouver les frontières d'un grand Maroc. Pays africain, le Maroc a du couler sa politique dans le moule de l'O.U.A., non sans difficultés, en raison des principes de cette organisation qui fait du maintien des frontières héritées de la colonisation le credo de toute politique étrangère.
La question qui se pose est de savoir comment le Maroc a adapté sa politique africaine afin de conserver ses prétentions sur les territoires qui forment le grand Maroc. Après avoir montré les fondements de ce grand Maroc et l'importance de cette question des frontières dans la vie politique du pays, une étude des diverses interventions sur le continent africain montrera les limites de la politique marocaine. Enfin, la question du Sahara occidental, l'Alsace-Lorraine du Maroc, constitue le pivot de la politique continentale du royaume chérifien.
I.- Les fondements historiques d'un « Grand Maroc »
Pendant tout le Moyen-Age et l'époque moderne, le Maroc a été soumis a une double pression :
1. celle des rois chrétiens de la péninsule ibérique qui effectuent la Reconquista et qui chassent peu à peu les Maures d'Espagne. Notons que le terme de Maure employé pour désigner les conquérants musulmans de la péninsule ibérique est significatif et prend bien en compte à la fois le relais pris par les Berbères lors que l'expansion de l'Islam ainsi que les différentes évolutions qui ont accompagné la transformation politique des émirats d'Espagne.
2. celle des différentes tribus du « grand sud marocain » qui a continuellement contribué au renouveau de l'expansionnisme berbère. Quatre grandes périodes, qui se traduisent à chaque fois par une conquête, une apogée relativement brève et une décadence due à une succession de conflits entre les divers prétendants pour la conquête du pouvoir, peuvent être considérées :
* les Almoravides tirent leur nom de al Morabethin, ceux du Ribat ; il s'agit de tribus originaires des zones sahariennes du sud du Maroc actuel et du Nord de la Mauritanie. En 1059, ils occupent tout le Maroc et leur chef, Ibn Tachfin fonde Marrakech. Il soumet la côte méditerranéenne d'Afrique jusqu'à Alger. Son fils Ali est à la tête d'un empire qui s'étend du Sénégal à l'Ebre (Espagne) mais dont l'unité est fragile. Il doit faire face à la révolte d'Ibn Toumet.
* les Almohades (de Mouhaidine : ceux qui prêchent l'unité de Dieu) se sont opposés aux Almoravides. Leur chef Ibn Toumet, puis son fils Abd er Nouami s'emparent de Marrakech (1147). Yacoub el Mansour (1184-1199) porte l'empire almohade à son apogée que se soit sur le plan territorial (jusqu'à Constantine, l'Ebre et le Sénégal) ou sur le plan culturel (présence d'Avéroes à la cour). Mais à sa mort, l'empire se disloque.
* les Saadiens (tribu arabe des Beni Saad installée dans le Sud marocain depuis le XIIème siècle) menacent au XVème siècle l'autorité des émirs de Marrakech. Abd el Malik (1576-1578) organise le Maroc, se dote d'une armée puissante et entreprend de reprendre les comptoirs aux Européens (Portugais et Espagnols). Il brise l'invasion portugaise à la bataille des trois rois (1578). Son frère Abd el Mansour (1578-1603) porte à son apogée la dynastie saadienne et envoie, sous la direction de Djouder, une expédition conquérir l'empire songhraï de Gao. Les conquérants marocains seront rapidement abandonnés par le pouvoir central à la suite des troubles qui caractérisent la succession d'Al Mansour.
* les Alaouites. Dans le Sud, les Chorfa alaouites (descendants d'Ali, gendre de Mahomet), installés dans l'oasis du Tafilalet depuis le XIIIème siècle, ont pour chef Mahamed ech Cherif (1631). Son successeur étend sa puissance jusqu'à Laghouat et Tlemcen, mais les Turcs le contraignent à se retirer au delà de la Tafna. En 1666, Moulay Rachid est maître du Rif et s'empare de Fez ; il se proclame sultan. Il entreprend alors la conquête de tout le Maroc, soumet les marabouts du Sous. Son fils, Moulay Ismail (1672-1727), fait du Maroc la principale puissance du Maghreb et de Meknes, sa capitale, un Versailles marocain. Ses descendants assureront le gouvernement du pays jusqu'à Moulay Abd er-Rhamane (1822-1859) qui s'oppose à l'installation des Français en Algérie. Il est contraint de signer, avec le gouvernement français, la convention de Tanger (10 septembre 1844) par laquelle il s'engage à ne fournir aucune assistance aux ennemis de la France. La délimitation entre l'Algérie et le Maroc donne lieu à un traité (18 mars 1845) où la frontière est précisée entre la mer et le col de Teniet el-Fasi. En ce qui concerne le Sud, « dans le Sahara, était-il ajouté, il n'y a pas de limite territoriale à établir entre les deux pays puisque la terre ne se laboure pas et qu'elle sert seulement de pacage aux Arabes... » (4). Le roi Hassan II est le descendant de Moulay Abd er-Rhamane.
Cette rapide histoire du Maroc précolonial montre que les différents souverains marocains sont originaires des confins sahariens et qu'ils ont, à chaque fois, conquis le Nord. Le berceau des dynasties marocaines se trouve au Sud, au-delà du « Maroc utile ». Les souverains sont les descendants de tribus nomades ou bédouines. Ce ne sont pas des Arabes, mais des Berbères dont l'ensemble formé par la zone se situant entre l'Atlas et le fleuve Sénégal constitue les terrains de parcours habituels.
www.reynier.com/Anthro/Afrique/Maghreb/carte_Maroc.GIF
II.-L'importance de la question des frontières dans la vie politique.
Lorsque le Maroc accède à l'indépendance, en 1956, il est le premier et seul pays africain à former une nation. En effet, le Maroc est un des rares pays à avoir été politiquement organisé et à avoir possédé des structures étatiques proches de celles en vigueur dans le monde « civilisé ». Lyautey déclarait : « Au Maroc, nous nous sommes trouvés en face d'un empire historique et indépendant, jaloux à l'extrême de son indépendance, rebelle à toutes servitudes qui, jusqu'à ces dernières années, faisait figure d'Etat constitué, avec sa hiérarchie de fonctionnaires, ses représentations à l'étranger » (5).
Il s'en suit que dans toutes ses revendications, le Maroc fera référence à la notion de souveraineté attestée par des actes diplomatiques mais qui lui est refusée par la France et le tribunal international de La Haye. On se trouve dans ce cas devant un problème interculturel. Le duc d'Almovar reconnaît d'ailleurs ce problème implicitement devant les Cortes espagnols en 1903 : « Qu'est ce qu'en réalité l'empire du Maroc ? Il ne constitue pas une entité internationale telle que nous considérons les Etats souverains, mais c'est un territoire immense peuplé de tribus dont le seul lien est la religion. Ces tribus n'ont pas le sens de la soumission à caractère politique au Sultan. C'est pour cela qu'il n'y a pas un géographe capable aujourd'hui d'établir ses limites » (6).
Depuis le congrès de Vienne, (1815), les relations internationales concernent des Etats, c'est-à-dire des territoires délimités par des frontières à l'intérieur desquelles vit une population organisée politiquement sous forme d'Etat. Cette conception est encore actuellement en vigueur et c'est sur ces bases que fonctionne l'ONU.
Or en terre d'islam, la souveraineté répond à d'autres critères. Le territoire ou Dar el islam est lié à l'Umma, c'est-à-dire à la communauté des croyants dont le seul lien est la religion musulmane. Le territoire est donc fondé sur un jus religiosis (par opposition au jus loci occidental). Dans ces conditions, le territoire ne saurait être lié à l'Etat qui est une forme d'organisation politique occidentale. Son équivalent, en terre d'islam, est l'organisation religieuse basée sur l'islam et qui mêle pouvoir spirituel et temporel. Il en résulte que la notion de territoire occidentale est statique, c'est-à-dire déterminée par des limites le circonscrivant, le territoire musulman est par nature dynamique car il se développe autour de la communauté des croyants et fluctue donc avec son extension ou sa récession. Si l'islam a réussi à regrouper la communauté musulmane au sein de l'Umma, jamais il n'a réussi à imposer un système politique unique.
Si la notion de territoire diffère selon les conceptions musulmanes et occidentales, il en est de même pour la question de souveraineté. L'institution de l'autorité publique est d'essence coranique : « Ceux qui te prêtent serment d'allégeance ne font que prêter serment à Dieu. La main de Dieu est posée sur leurs mains. Quiconque est parjure est parjure à son propre détriment. Dieu apportera bientôt une récompense sans limites à quiconque est fidèle à l'engagement pris envers lui » (7). Le sultan est un chef temporel et religieux. La souveraineté du sultan ne découle pas de sa personne mais du corps social que constitue la communauté des croyants ; celle-ci a investit un chef au moyen d'un acte d'allégeance (Bay'a). L'investiture du sultan repose donc sur un contrat : la communauté choisit un chef qui s'engage à la diriger ; en contre partie les membres de la communauté doivent obéissance au sultan qu'ils ont proclamé selon la loi du Prophèe. C'est ce serment d'allégeance qui en fait des sujets du sultan. Le jus fidei est donc le fondement de la souveraineté qui s'étend aussi loin que les membres de la communauté lui proclament allégeance. La souveraineté est donc fluctuante et épouse les contours du territoire.
La position marocaine ne peut se comprendre que si l'on a présent à l'esprit son argumentation fondée sur les modes de vie musulmans. Pendant toute la période du protectorat (français et espagnol) le Maroc n'a pu faire valoir ses vues. Mais dès après la seconde guerre mondiale, de nombreux auteurs et penseurs marocains vont expliciter cette thèse.
Dès 1948, Allal el Fassi expose, à partir du Caire, sa thèse concernant un grand Maroc. En août 1956, au lendemain de l'indépendance, son parti, l'Istiqlal adhère a sa vision et adopte une motion demandant « l'élimination des menaces qui pèsent encore sur la souveraineté nationale et l'intégrité territoriale par la fixation du tracé des frontières marocaines conformément à la réalité géographique et historique qui traduisent les aspirations des habitants depuis Tanger jusqu'à Chinguetti » (
Les dirigeants marocains n'auront de cesse de réclamer la libération et le retour des territoires suivants :
* une partie du Sahara algérien ;
* les présides espagnols de Ceuta, Mellila et les îles Jaafarines
* l'enclave espagnole d'Ifni
* le Sahara espagnol (Rio de Oro)
* et le territoire mauritanien jusqu'au fleuve Sénégal.
Ces revendications se trouvent au centre de la politique marocaine vis-à-vis de l'Afrique noire ; il va s'agir de recueillir l'adhésion à ses vues de certains Etats africains dès qu'ils accéderont à l'indépendance. La politique marocaine s'infléchira en fonction de cette donnée et les soutiens apportés à certains régimes sont la conséquence de cette politique du grand Maroc à travers les trois grandes questions que représentent :
1. la frontière de la Mauritanie ;
2. la frontière algéro-marocaine ;
3. la question du Sahara occidental.
III.- La frontière avec la Mauritanie.
La première revendication marocaine concerne la Mauritanie ; elle a lieu peu après l'indépendance, notamment au moment où s'instaure la Communauté française. Cette question Mauritanienne va avoir trois conséquences :
1. un différend entre la France et le Maroc au sujet de la Mauritanie;
2. l'intervention marocaine dans la sécession katangaise
3. la formation d'un groupe de pays luttant contre la colonisation, le groupe de Casablanca.
Le déroulement du différend franco-marocain au sujet de la Mauritanie.
Dès le 17 août 1956, le président du Conseil de la couronne annonçait que le Maroc s'en tiendrait à ses frontières historiques. Le 27 juillet, Mohamed V, recevant une délégation mauritanienne déclarait : « Chenguit a toujours été pour le Maroc la citadelle d'une culture arabe qui a doté celui-ci pendant des périodes continues de professeurs et de grands hommes de lettres qui avaient laissé des traces visibles dans le courant de la vie scientifique de ce pays ». A la suite de quoi, le sultan désigne deux délégués ordinaires du Sahara à l'Assemblée nationale et crée, le 10 novembre 1957, une direction des affaires sahariennes et frontalières auprès du ministère de l'Intérieur qu'il confie à El Fassi.
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- Jalal
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Ces derniers sont illégitimes et impopulaires; Leurs revendications se basent non sur une logique populaire, mais sur leurs intérêts mesquins en tant que groupes usurpateurs du pouvoir, ce dernier revient de droit aux peuples maghrébins.
Donc, ces dictateurs n'ont aucun droit de s'exprimer au nom des peuples maghrébins (marocain, algérien, tunisien, mauritanien, lybien), ni revendiquer quoi que ce soit... car, ces dictateurs ne représentent qu'eux-même et pas les peuples... Les habitants du Sahara occidental devraient être traités comme des êtres humains et comme musulmans. L'Espagne a livré le peuple sahraoui au régime marocain prédateur; Pour moi, c'est une question de déni du droit à l'autodétermination et aussi un crime contre l'Humanité.
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zangrito;27477 écrit:
Depuis plus de 35 ans, le Maroc refuse le référendum et exploite les ressources naturelles du territoire. Il contrôle et administre environ 80 % du territoire, tandis que le Front Polisario en contrôle 20 %. L’Ouest (les ¾ du territoire), sous contrôle de l’armée et de l’administration marocaines, est largement habité par des Marocains devenus plus nombreux que les Sahraouis. L’Est, territoire dit libéré, est contrôlé par le Front Polisario. Les Sahraouis sont de plus en plus nombreux à revenir nomadiser dans cette zone. Et plus de 160 000 Sahraouis sont réfugiés dans cinq grands camps dans la région de Tindouf en Algérie.
Malgré une situation critique, le peuple sahraoui ne cesse de montrer sa détermination comme le prouvent les manifestations pacifistes indépendantistes quasi quotidiennes depuis 2005 dans les villes du Sahara occupé mais aussi dans les villes du sud du Maroc.
Rivalités algéro-marocaines, données démographiques en évolution, revendications autonomistes ou indépendantistes, tiraillements au sein de la RASD (République arabe sahraouie démocratique)… rendent la situation de plus en plus complexe et laissent difficilement présager de l’avenir de cette région.
© Ritimo, Ciip, 2007
La question du Sahara occidental reste toujours d'actualité et on se pose la question de savoir :
- Si c'est la volonté de l'ONU d'appliquer ses résolutions prises au Conseil de Sécurité ;
- Ou bien si c'est au Maroc d'imposer à la Communauté international "son plan d'autonomie" au lieu et place de "l'Autodétermination des Saharaouis" légalement adoptée par l'ONU ?
A votre avis ?.....
Bernard Lugan, grand historien et spécialiste d'Afrique
"Je suis historien et je travaille à la manière de Braudel, sur la longue durée, sur les siècles du passé qui éclairent l'histoire présente et l'histoire future".
Bernard Lugan qui a participé au colloque sur le dossier du Sahara tenu par le Concil foreign relations et l'American Moroccan institute dirigé par Mokhtar Ghambo, éclaire l'histoire du Maroc avec ses constances, et ses évolutions. Auteur de "L'histoire du Maroc" publié en 2000, originaire lui-même de Meknès où il est né, il explique pourquoi dans la longue durée, l'histoire explique les faits.
Vous êtes connu comme étant un grand spécialiste de l'histoire de l'Afrique. Après la parution de "Histoire d'Afrique du Sud", "Histoire du Rwanda", "Histoire d'Egypte", vous publiez "Histoire du Maroc". Quel intérêt portez-vous au Maroc et pourquoi?
Bernard Lugan: J'ai un lien affectif très fort avec le Maroc, puisque je suis né à Meknès plus précisément. Mais je suis aussi spécialiste de l'histoire d'Afrique Noire et je me suis rendu compte que tout l'ensemble sahélien sur lequel je travaille, était un ensemble rattaché par des bandes verticales au monde méditerranéen.
Il y avait en fait deux ensembles de rattachement. L'Egypte avec la Vallée du Nil et à l'Ouest le Maroc avec le Sahara et les grandes pistes du commerce transaharien. En travaillant sur ces deux ensembles et sur une longue durée historique de douze siècles, j'ai réalisé que tout le monde ouest-africain était tourné vers la Méditerranée.
Il était tourné vers le Cône du Détroit de Gibraltar puisqu'au XVème siècle, il était partie prenante dans les affaires de la Méditerranée occidentale. Al Andalous existait et le commerce transaharien franchissait le Détroit de Gibraltar et était ventilé vers la péninsule ibérique et une partie de l'Europe occidentale. Du Fleuve Sénégal jusqu'à Tolède, on avait un même ensemble autour du Maroc.
Revenons si vous le voulez bien à ces bandes verticales qui relient le monde sahélien au monde méditerranéen et qui représentent pour beaucoup d'historiens et d'observateurs une clef qui permet de comprendre le dossier du Sahara. Comment s'exerçait l'influence de l'Etat marocain?
Dans trois directions. Vers le Nord, durant sept siècles, le Maroc fut directement acteur dans la question d'Al Andalous, nom donné à l'Espagne musulmane. Au XVe siècle, une ligne d'influence partait de la Vallée du fleuve Sénégal au Sud, pour atteindre les Pyrénées au Nord.
La deuxième direction, c'est vers l'Est. Aux XIe, XIIe et XIIIe siècles avec les Almoravides et les Almohades, le Maroc a dominé tout le Maghreb. La troisième direction, c'est le Sud, en direction de l'Ouest africain ou Bilad Al Sudan, la souveraineté marocaine est effective. Elle est illustrée par la levée de l'impôt et par la nomination d'autorités administratives, c'est-à-dire des caïds, des pachas et gouverneurs. D'autre part, la prière du vendredi est dite au nom du sultan du Maroc.
Au début de notre entretien, vous précisiez que vous êtes historien, que vous travaillez sur la longue durée et non sur l'actualité immédiate. Quelle analyse, quelles constances retirez-vous de l'observation de cette domination du Maroc dans ce large espace?
J'ai compris que cette longue durée était favorisée par un élément fondamental. Le seul Etat-Nation existant en Afrique du Nord, à l'exception de l'Egypte, c'est le Maroc. Tous les liens économiques, politiques, culturels, religieux qui se faisaient entre ce Nord sahélien du Lac Tchad à l'Atlantique et projetés jusqu'à la façade méditerranéenne, passaient obligatoirement par le Maroc. La seule permanence historique sur 12 siècles, c'est le Maroc. Et l'exemple que je prends pour illustrer cette réalité, c'est qu'en 987, Hugues Capet, le premier souverain capétien, monte sur le Trône de France. A cette date, le Maroc qui est né au VIIIe siècle de l'ère chrétienne, sous la dynastie des Idrissides, a déjà deux siècles d'existence.
Venons-en au Sahara. Vous êtes ici à New York invité par le Council Foreign relations et l'American Moroccan Institute pour intervenir à un colloque consacré à ce dossier. Quel est le sens de votre intervention?
J'ai été avant ce colloque invité par l'Université Columbia pour intervenir sur le génocide du Rwanda sur lequel j'ai écrit un ouvrage, car j'ai eu accès à toutes les archives du Tribunal pénal international. Je suis en même temps invité par l'Université Yale où enseigne Mokhtar Ghambo, fondateur de l'American Moroccan Institute (AMI) qui, avec le Council Foreign relations, un institut américain de renom, organise le colloque sur le Sahara. Je présente toute la partie du background historique du Sahara. Ce que je dis, c'est qu'avant la période coloniale, le Sahara a toujours été économiquement lié au Maroc. Très tôt, Sijilmassa fut la métropole de l'Ouest saharien et son influence est relayée par les marchés de Goulimine et de Tindouf. Le Maroc est le moteur commercial de tout l'Ouest saharien et le point d'écoulement des marchandises en provenance de l'Ouest africain échangées contre ses productions artisanales ou agricoles. Le Maroc étendait son rayonnement au-delà du Tagart et le long des pistes du Sahara depuis l'arc du cercle Agadir-Sijilmassa-Touat, englobant à la fois les villes du Nord du Maroc et les vallées des Fleuves Sénégal et Niger. Dans cette vaste région qui allait de Tanger à la Vallée du fleuve Sénégal, l'influence marocaine se manifestait par la circulation d'une monnaie unique et par un même système de poids et mesures. Les marchandises circulaient sans entraves douanières, car il s'agissait d'échanges internes pratiqués dans les limites d'un seul ensemble culturel et économique. C'est dans la seconde partie du XIXe siècle que le Maroc connut de graves événements politiques et vit le pouvoir royal s'affaiblir. Le pays est alors dépecé par la France et l'Espagne. Le Sahara n'échappe pas à ce mouvement.
Ce qui nous fait penser que des pays comme la France et l'Espagne sont ceux qui connaissent le mieux les tenants et aboutissants historiques et politiques de ce dossier. Pourquoi l'Espagne s'est-elle tant intéressée au Sahara?
A cause de ses potentialités halieutiques. Grâce aux eaux salines des Iles Canaries qui permettaient la conservation et l'exportation du poisson, l'Espagne a eu rapidement une position régionalement dominante. Dès le XVe siècle, les Espagnols furent attirés par le littoral. Leur premier établissement sur cette partie du littoral saharien date de 1476 quand Don Diego De Herrera, seigneur de Lanzarote aux Canaries fit édifier un fortin qu'il baptisa du nom de Santa Cruz de Mar Pequena qui fut détruit par la suite par le sultan El Wartassi en 1527. En 1860, la guerre hispano-marocaine se termine à l'avantage des Espagnols qui s'emparèrent de Tétouan et qui dans le traité de paix, firent insérer l'article n° 8 qui leur permit de mettre la main sur le Sahara.
Il est notamment connu que la France a territorialement favorisé l'Algérie qui était à l'époque française aux dépens du Maroc. Vous avez beaucoup travaillé sur cette période de l'Histoire. Que pouvez-vous en dire?
La France a donné à l'Algérie des territoires entiers aux dépens d'un Etat historique qui est le Maroc. La première amputation date des débuts de la présence française en Algérie. Le 14 août 1844, l'armée française avait remporté la bataille d'Isly. Le traité de Tanger fut signé le 16 septembre 1844 et le 18 mars 1845, le traité de Lalla Maghnia fixe théoriquement la frontière algéro-marocaine. Des parties au territoire marocain seront détachées à l'Algérie. La deuxième amputation territoriale du Maroc date de la fin du XIXe siècle quand la conquête de l'Algérie entraîne les troupes françaises vers le grand Sud à Saoura, Goumara, Touat, Tide Kelt, Timimoun. Tous ces territoires sont historiquement marocains.
En 1903, le colonel Lyautey occupe Béchar en territoire marocain qui est une position importante puisqu'elle permet de contrôler le Haut Guir, les Oasis du Touat et les pistes du Soudan. Béchar, région marocaine détachée du Maroc, est rattachée à l'Algérie par la colonisation française. Le 27 juin 1900, une convention fut signée, délimitant et séparant les possessions françaises qui allaient constituer la Mauritanie et le futur Sahara espagnol. Une autre convention franco-espagnole sera signée en 1904 mais elle demeurera secrète jusqu'en 1912, date de l'établissement du protectorat français sur le Maroc.
Elle permettra le partage du Royaume en deux zones d'influence, l'une française au Sud et l'autre espagnole au Nord. Quant aux région d'Ifni et de la Saquia El Hamra, elles seront attribuées à l'Espagne. La troisième amputation du Maroc se produisit quand la France fixa les frontières sahariennes au profit de l'Algérie qui reçoit en héritage la plus grande partie du Sahara sur lequel elle n'avait, par définition, jamais exercé la moindre souveraineté L'Algérie a récupéré le Sahara que la France a réunifié et rattaché à son occupation.
Comment a réagi le Maroc?
La reconnaissance par le général De Gaulle du caractère algérien du Sahara créa de vives tensions. Pour le Maroc, il était clair que l'indépendance à venir de l'Algérie devait permettre de régler l'ensemble des problèmes frontaliers entre pays frères. Or, une fois indépendante, l'Algérie se posera en héritière territoriale de la France, refusant de reconnaître la réalité.
Comment expliquer l'apathie du Maroc?
Le Roi Mohammed V avait tenté auprès du GPRA de faire entendre raison aux Algériens. Pour moi, politiquement les Marocains n'avaient pas les mêmes méthodes que les Algériens. Les Marocains de vieille civilisation, de vieille culture, avec des traditions, pensaient que l'engagement et la parole donnée étaient importants. Peut-être, mais pas avec des pays neufs. On ne négocie pas avec des pays neufs comme avec des pays de tradition politique.
Le général De Gaulle était parfaitement conscient des problèmes créés par cette frontière totalement inacceptable. De Gaulle a alors proposé au Maroc, nous étions en 1960, une rectification des frontières.
Il voulait discuter avec le Maroc de la récupération de ses territoires que la France avait rattachés à l'Algérie. Les Marocains ont dit non. Ils ne voulaient pas, ont-ils expliqué, donner un coup de poignard dans le dos de nos frères algériens. Après l'indépendance, ont-ils souligné, nous traiterons avec un gouvernement algérien souverain. Un document a été signé entre le GPRA et l'Etat marocain. Au lendemain de l'indépendance, les Algériens n'ont tenu aucun compte de ce document et de cet engagement. Le GPRA est remplacé et les gens qui arrivent au pouvoir en 1962 ne s'estiment pas tenus par les accords passés avec le Maroc.
Là encore, les Marocains ont manqué de lucidité politique?
Non, les Marocains n'ont pas voulu de guerre pour récupérer leurs territoires. Pour le Roi Hassan II, une guerre qui n'assure pas au moins un siècle de paix ne doit pas être menée. Il va accepter les choses et demander à l'Algérie son soutien pour récupérer le Sahara.
Et une deuxième fois, l'Algérie va poignarder le Maroc. L'Algérie soutenue par l'Espagne et par la voix de Boumedienne veut un Etat sahraoui indépendant.
Alors que le Maroc s'était fermement opposé à la scission du Sahara algérien de l'Algérie, on sait même que Hamza Boubaker avait été pressenti pour diriger le Sahara algérien, l'Algérie va tout faire pour contrer le Maroc dans sa politique de réunification du pays. Pourquoi?
Il y a trois raisons. La première est géopolitique. Prenez et observez une carte. L'Algérie est un gros ventre avec une petite tête qui débouche sur la Méditerranée. La Méditerranée, c'est le Détroit de Gibraltar, c'est une mer fermée.
Le Maroc est totalement ouvert vers l'Atlantique. Avec le Sahara, le Maroc élargit encore plus son littoral et s'ouvre davantage au grand large.
L'Algérie est riche mais enclavée,le Maroc n'a pas les richesses de l'Algérie mais il est ouvert.
Deuxième raison, l'exportation des richesses notamment de Gara Jdiblet vers le Nord nécessite des coûts considérables. Un Etat vassal sahraoui est intéressant pour l'Algérie. Troisième raison, il y a en permanence une animosité de l'Algérie envers le Maroc, vieux pays à traditions.
Reste que les exigences de l'heure nous condamnent à rechercher une entente. Le Conseil de sécurité où siègent l'Algérie et l'Espagne ont voté une résolution qui préconise une solution politique mutuellement acceptable.
Quelle analyse faites-vous de cette résolution?
D'une manière ou d'une autre, l'Algérie veut être intéressée. Le Roi Hassan II avait proposé plusieurs solutions. Notamment celle d'une voie ferrée, d'une zone franche L'Algérie a toujours refusé. Le jour où le Maroc aura récupéré le Sahara, les rapports politiques vont totalement changer au Maghreb. Le Maroc sera le pont géographique entre l'Ouest africain et l'Europe. L'Algérie n'a aucune vocation à avoir des accords proches avec l'Europe. Le Maroc va avoir plus que des accords d'association et de partenariat. En récupérant son Sahara, avec l'autoroute tracée, le Maroc redeviendra le pont naturel qu'il était dans son histoire entre l'Afrique et l'Europe.
Et là, nous revenons à la raison profonde de ce conflit du Sahara, à savoir la volonté laborieuse, tenace de couper le Maroc de ses racines africaines en créant un dossier artificiel, celui du Sahara!
Nous revenons au début de notre entretien et de la réalité fondamentale historique.
Les Anglais ont un terme significatif: c'est, disent-ils, le bed rock de la question, la Roche en place de la question. Je ne suis pas politicien mais historien Je ne fais pas de prospective, mais je regrette beaucoup le président Mohamed Boudiaf qui était un homme d'Etat qui avait une vision pour la région fondée sur la paix et la démocratie des peuples et qui a été assassiné pour cela. Mais je reviens à mon métier d'historien qui me permet sur de longues périodes d'expliquer des faits. Il est certain que tant que la question du Sahara n'est pas réglée, il y aura un abcès. Reste l'autre question: l'Algérie a-t-elle intérêt à régler ce problème???
Certainement. Si l'on revient au plan OCRS que la France voulait remettre sur les rails, il y a intérêt à éviter une question kurde dans la région. Après tout, les Rguibat marocains sont les cousins des Rguibats algériens. Un Etat indépendant du Sahara devra se prolonger jusqu'à inclure le Sahara algérien. Que pensez-vous de ce projet OCRS?
C'est le projet de Khaddafi, géographiquement le projet est tout à fait viable. Cet Etat serait un tampon entre l'Afrique du Nord et l'Afrique Noire. Il voulait redonner vie à ce projet pour affaiblir ses voisins. Il est évident que quand on regarde le Sahara, ce n'est pas un désert. Dans la partie centrale et orientale, il y a un ensemble saharien, mais par le fait de ce pont historique dont je parlais, l'influence du Maroc est rattachée par les foires, les mouvements de commerce jusqu'à la Vallée du Sénégal.
Ceci est le passé, mis en avant par Allal El Fassi
L'histoire et le passé sont des éléments fondamentaux. Contrairement à ce que l'on croit, l'histoire est prégnante Et c'est là où les Américains ont perdu. A la fin de la guerre, les Américains ont dit "l'histoire est terminée. Nous allons imposer notre civilisation et notre mode de vie".
Au Moyen-Orient, en Irak, ils échouent sur quoi? Sur la tradition, sur l'Histoire. Le projet fou de redessiner la carte du Moyen-Orient bâtie sur l'Histoire et sur le mouvement de résistance nationale. En Irak, les Américains ont réussi à faire rapprocher les bâathistes, les chiites, les sunites qui se rendent compte qu'ils appartiennent à une même nation. Tous les échecs de la mondialisation butent sur la réalité historique. La question du Sahara ne peut être comprise que si l'on regarde ce passé que les Algériens veulent nier.
L'histoire explique tout, légitime tout. Et toutes les crises sont fondées sur la discussion de l'Histoire.
Libération (Casablanca) - 10 Mai 2004
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La question du Sahara ne peut être comprise que si l'on regarde ce passé que les Algériens veulent nier.
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La question du Sahara ne peut être comprise que si l'on regarde ce passé que les Algériens veulent nier.
J'ai compris que cette longue durée était favorisée par un élément fondamental. Le seul Etat-Nation existant en Afrique du Nord, à l'exception de l'Egypte, c'est le Maroc. Tous les liens économiques, politiques, culturels, religieux qui se faisaient entre ce Nord sahélien du Lac Tchad à l'Atlantique et projetés jusqu'à la façade méditerranéenne, passaient obligatoirement par le Maroc. La seule permanence historique sur 12 siècles, c'est le Maroc. Et l'exemple que je prends pour illustrer cette réalité, c'est qu'en 987, Hugues Capet, le premier souverain capétien, monte sur le Trône de France. A cette date, le Maroc qui est né au VIIIe siècle de l'ère chrétienne, sous la dynastie des Idrissides, a déjà deux siècles d'existence.
L'histoire explique tout, légitime tout. Et toutes les crises sont fondées sur la discussion de l'Histoire.
(Bernard Lugan, grand historien et spécialiste d'Afrique)
Libération (Casablanca) - 10 Mai 2004












