Histoire de la musique raï

Le raï n’est pas né dans un studio parisien ni dans une émission de variété. Il vient d’abord de l’Ouest algérien, de l’Oranie, des fêtes, des cafés, des cabarets, des mariages et des voix qui disaient franchement ce que beaucoup pensaient tout bas. Le mot raï renvoie à l’avis, au point de vue, à la manière de dire “voilà ce que j’en pense”. C’est pour cela que cette musique garde une force particulière : elle a toujours parlé de la vie réelle, parfois avec tendresse, parfois avec provocation.

D’où vient le raï ?

Les racines du raï se trouvent dans l’Oranie, autour d’Oran, de Sidi Bel Abbès, d’Aïn Témouchent, de Tlemcen et des campagnes de l’Ouest. Avant de devenir une musique de scène internationale, c’était une chanson populaire en arabe dialectal, liée au melhoun, aux rythmes bédouins et aux rassemblements sociaux. On y entendait la gasba, le guellal, la derbouka, le bendir, puis l’accordéon, le violon, la trompette et la guitare.

Ce qui change avec le raï, ce n’est pas seulement le son. C’est le ton. Les cheikhs et les cheikhates chantent l’amour, le désir, l’exil, l’alcool, la solitude, les interdits, la pression sociale. Dans une société où beaucoup de sujets restent surveillés, la chanson devient un espace de parole. Elle n’est pas toujours polie. Elle n’est pas faite pour rassurer. C’est justement ce qui l’a rendue si proche du public.

Cheikha Rimitti et la parole libre

Impossible de raconter cette histoire sans Cheikha Rimitti. Née près de Sidi Bel Abbès, elle a donné au raï une voix rude, directe, presque indomptable. RFI la présente comme l’une des pionnières majeures du genre, et beaucoup de chanteurs de raï moderne se réclament d’elle. Ses textes entraient dans les zones que la bonne société préférait éviter : la liberté des femmes, le corps, la nuit, la fête, la blessure, les désirs.

Rimitti n’a pas “inventé” le raï à elle seule. Ce serait trop simple. Mais elle lui a donné une présence. Elle a montré qu’une chanteuse pouvait porter cette parole sans demander la permission. Cette audace a nourri toute la génération suivante.

Oran, les cassettes et le raï moderne

Dans les années 1970 et 1980, Oran devient l’un des grands laboratoires du raï moderne. Les instruments électriques arrivent, les synthétiseurs et les boîtes à rythmes aussi. La cassette change tout : elle coûte moins cher, circule vite, passe de main en main, se vend dans les marchés et accompagne les fêtes. Le raï n’a plus besoin d’attendre la radio officielle pour exister.

Des musiciens comme Messaoud Bellemou ouvrent la voie à un son plus cuivré, notamment avec la trompette. Les producteurs et arrangeurs modernisent les orchestrations. Les “cheb” et “cheba”, littéralement les jeunes, s’imposent : Khaled, Cheb Mami, Cheb Hasni, Cheb Sahraoui, Cheba Fadela et d’autres. Leur raï parle à une jeunesse qui veut danser, aimer, partir, revenir, protester ou simplement respirer.

De l’Algérie au monde

L’État algérien finit par reconnaître officiellement cette musique, notamment avec le premier festival du raï à Oran en 1985. À la fin des années 1980 et dans les années 1990, le raï passe les frontières. Paris devient un relais important. Cheb Mami enregistre à l’étranger. Khaled touche un large public avec Didi, puis avec Aïcha. Le raï entre alors dans les radios européennes, les salles de concert et les fêtes de la diaspora.

Cette réussite internationale a parfois lissé le son, parfois au contraire ouvert de nouvelles pistes. Le raï s’est mélangé au rock, au reggae, au funk, à la pop, puis au rap et aux musiques électroniques. Mais lorsqu’il fonctionne vraiment, il garde une chose simple : une voix qui parle sans trop tourner autour du sujet.

Pourquoi le raï compte encore

En 2022, l’UNESCO a inscrit le raï sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Ce classement ne transforme pas le raï en pièce de musée. Il rappelle plutôt que cette musique est une mémoire vivante : celle de l’Ouest algérien, des chanteuses et chanteurs populaires, des fêtes familiales, des nuits oranaises, des migrations et des jeunes qui cherchent leurs mots.

Écouter le raï aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement écouter un style musical. C’est entendre une manière algérienne de répondre à la vie : parfois drôle, parfois triste, souvent directe, rarement neutre.

Sources consultées