Le raï est l’un des grands genres populaires d’Algérie. Né et porté par Oran et l’Ouest algérien, il a transformé une parole locale en musique écoutée dans tout le pays puis bien au-delà de la Méditerranée.

Que signifie le mot raï ?
Le mot raï renvoie à l’avis, à l’opinion, à l’expérience et à une manière de voir les choses. Dès ses débuts, cette musique sert à dire ce que l’on pense, parfois frontalement, parfois avec détour. Les chanteurs expriment les problèmes du quotidien, les tensions sociales, l’amour, les interdits, l’alcool, la liberté et la place des jeunes dans la société.
Dans les années 1930, des chanteurs oranais comme Ben Yamina ou Doubahi utilisent déjà cette forme populaire pour donner leur point de vue sur la société algérienne et sur le contexte colonial. Le raï se distingue alors des musiques plus institutionnelles par sa langue directe, son arabe dialectal et son rapport proche au public.
Le raï traditionnel
Le raï traditionnel reste lié aux instruments acoustiques et aux formes anciennes de l’Ouest algérien. On y retrouve la gasba, la derbouka, le bendir et des mélodies issues de l’environnement musical local. Sa forme est plus libre que celle des répertoires classiques alors valorisés par les milieux conservateurs.
Les interprètes doivent souvent inventer un langage codé pour aborder des thèmes délicats : la résistance à la présence française, les plaisirs de la chair ou les contradictions de la société. Les lieux où l’on entend cette musique sont fréquemment des cafés, des fêtes ou des bars, ce qui donne aux chanteurs une réputation ambiguë. On les appelle cheikh ou cheikha, c’est-à-dire maîtres de leur art, tout en les tenant parfois à distance de la bonne société.
Wahrani, cheikhates et évolution d’Oran
Dans les années 1930, le wahrani adapte le melhoun avec l’oud, l’accordéon, le banjo ou le piano. Cette musique absorbe des influences arabes, espagnoles, françaises et latino-américaines. Oran devient ainsi un laboratoire sonore où la chanson populaire se nourrit du port, des quartiers, des fêtes et des circulations méditerranéennes.
Les années 1950 marquent l’arrivée de voix féminines fortes, notamment Cheikha Remitti, dont le franc-parler choque les milieux traditionalistes. La guerre d’indépendance provoque ensuite un ralentissement de l’activité culturelle, certains artistes rejoignant le maquis. Après l’indépendance, le raï s’étend progressivement au-delà de son espace d’origine et devient une musique connue dans toute l’Algérie.
Instruments modernes et naissance du pop-raï
Les instruments traditionnels s’ouvrent peu à peu à de nouvelles couleurs : violon, accordéon, luth, guitare acoustique, puis guitare électrique, trompette et saxophone. Mohammed Zargui introduit des sonorités électriques, tandis que Messaoud Bellemou remplace la gasba par la trompette et ouvre une voie décisive vers le pop-raï.
Cette évolution prépare l’arrivée des cheb, les jeunes chanteurs qui donnent au raï moderne son énergie la plus reconnaissable. Synthétiseurs, batterie, guitare électrique, arrangements funk, rock, reggae, disco et pop entrent dans la production. Mohammed Maghni, Rachid Baba Ahmed et Fethi Baba Ahmed contribuent à développer un son plus moderne et une diffusion massive par la cassette.
La génération cheb
À la fin des années 1970 et au début des années 1980, une nouvelle génération bouleverse le paysage musical. Les producteurs distinguent ces chanteurs des cheikh et cheikha en les appelant cheb ou cheba, c’est-à-dire jeunes. Cheb Khaled, Cheb Sahraoui, Cheba Fadéla, Cheb Hamid, puis Cheb Mami et Cheb Hasni deviennent des repères majeurs.
Les conditions de production sont souvent dures : peu de moyens, studios modestes, cadence rapide et marché de la cassette très actif. Cette économie populaire permet pourtant au raï moderne de circuler vite, dans les quartiers, les taxis, les fêtes familiales et les réseaux de la diaspora.
Reconnaissance et internationalisation
En 1985, l’État algérien reconnaît officiellement le raï avec le premier festival de raï à Oran. Jusque-là, cette musique avait longtemps été marginalisée par les médias officiels. La fin des années 1980 marque ensuite son internationalisation. Cheb Mami s’installe à Paris et enregistre Let Me Raï à Los Angeles en 1989.
Cheb Khaled ouvre le raï au grand public français avec Didi, puis confirme son succès avec Aïcha, écrite par Jean-Jacques Goldman. Le raï devient alors l’un des visages les plus connus de la musique algérienne dans le monde, sans perdre son lien fondateur avec Oran.
Le raï aujourd’hui
Le succès du raï en France et dans la diaspora ouvre la voie à des artistes qui métissent le genre avec le funk, le reggae, le hip-hop, le rap, la pop et les sons électroniques. Le raï continue ainsi à expérimenter, tout en conservant son esprit originel : une parole sociale, amoureuse, urbaine, parfois contestataire, toujours proche du public.












