Chroniques des années de fraises

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03 Avr 2010 20:07 #49379 par Ben Harper
Comme il est question de langue et d’identité par ici…Je vous livre un extrait d’un entretien publié dans les cahiers du Cinéma. Le cinéma algérien est né dans le maquis et connaît un tournant avec une génération de jeunes réalisateurs privilégiant dans leurs films le traitement de problémes sociaux. Interrogé après la sortie de son film L’Héritage, Mohamed Bouamari évoquait son parcours, les pressions bureaucratiques de l’ONCIC, la censure, la place du réalisateur. Le film qui me semble le plus emblématique de cette période est pour moi Omar Getlato de Merzak Allouache. Bouamari cite aussi Farouk Belloufa ( Situation de transition) , Rabah Laradji ( La poupée), Lamine Merbah ( L’espoir) que je n’ai malheureusement pas vu.

Qu’est ce qui te parait aujourd’hui essentiel de dire, notamment par le film ?

Le problème fondamental maintenant, c’est l’homme, la reconstruction culturelle de l’homme. Le droit au bonheur, la revendication d’une identité, d’une identité complète.

C’est le thème de ton film l’héritage ?

Oui aujourd’hui l’Algérie est libre. Elle peut revendiquer son héritage culturel. Tout son héritage culturel qui a été fait d’apports successifs et qu’il faut maintenant revendiquer, assumer, parce qu’il nous appartient. L’Algérie est un pays culturellement très riche. Même s’il y a eu de longues années tragiques, elle doit assumer son histoire, tirer profit de tous les apports successifs que, bon gré mal gré, elle a subis. Elle le peut seulement aujourd’hui, parce qu’elle s’est libérée, qu’elle a entrepris victorieusement sa lutte de libération nationale. Il y a eu les berbères, les grecs, les romains, les arabes, les turcs, les français. Pourquoi du jour au lendemain, l’histoire algérienne n’existerait que depuis Abdel Kader ? Ce qui est important avant tout, c’est d’être un homme, un homme bien dans sa peau, dans son pays, l’Algérie, de voir le monde heureux autour de soi, de voir le bonheur, l’épanouissement de l’homme. C’est peut être naïf, c’est un peu sentimental, mais c’est ça mon problème, sinon la vie n’a pas de raison d’être.

Tu stigmatises le charlatanisme et le maraboutisme dans un court métrage fameux, Le ciel et les affaires, réalisé en 1967, mais aussi dans L’héritage. Que penses-tu de la religion ?

L’Algérie est un pays musulman, mais ce ne devrait pas à mon sens etre incompatible avec la laïcité de l’Etat. Je respecte profondément la religion du peuple auquel j’appartiens. Ce que j’ai dénoncé, c’est l’exploitation qui a pu être faite par des charlatans et des affairistes de la crédulité de certains. (…)

Dans tous tes films, tu as privilégié les problèmes de la femme et aussi du couple. Accès Interdit, le film que tu prépares traite de la difficulté d’accéder à l’amour dans une société encor traditionnelle.

Oui du droit de vivre l’amour. La femme algérienne qui a, de tout temps, joué un role déterminant à l’occasion de toutes les invasions et dans toutes les luttes pour l’indépendance commence a accéder a des responsabilités politiques et professionnelles. Mais ce n’est pas parce que l’émancipation se réalise à ce niveau qu’elle a accédé à la liberté de vivre son amour. Il y a avance sur le plan politique mais sur le plan sentimental et sur le plan des mentalités et des mœurs il reste beaucoup à faire, et on n’aborde pas ce théme pour l’exposer et en discuter, pour que tout le monde puisse en prendre conscience, on risque d’arriver à un déracinement de la femme.
Or la femme, pour moi, en Algérie, c’est ce qu’il y a de plus vrai.
L’homme est un être balloté, a-culturé. Il est un peu aérien, dans l’espace, il n’a pas les pieds sur terre. Alors que la femme, comme dans la tradition méditerranéenne, est la gardienne de beaucoup de choses. La femme est la révélatrice et la détentrice des cultures passées, elle donne la vie, et prolonge la vie. Elle est à la fois la plus équilibrée mais aussi la plus exploitée. Même quand on lui accorde des possibilités, on s’arrange souvent pour qu’elle en soit victime.
C’est la persistance d’une mentalité féodale. Il faut que la femme puisse accéder à un épanouissement à tous les niveaux. Cet épanouissement conditionne la construction du couple. Personnellement je dois beaucoup a ma femme, plus qu’elle ne me doit. Je suis parti d’Algérie vers l’âge de 7 ans après les massacres de Sétif. Mes parents étaient Khammès. Mon village celui des Bouamari est en ruine maintenant. Mes grand parents et mes arrières grand parent ont fui durant la bataille de la petite Kabylie. Ils ont été décimés ou ont été dispersés. Fattouma a joué pour moi le rôle que tient la femme de l’instituteur dans l’Héritage. C’est elle qui m’a réappris l’Algérie.

Propos recueillis par Christian Bosséno : 1978

Je laisse chacun apprécier le chemin parcouru depuis…

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