Histoire : Syrie, Comment a éclaté l'Opposition (suite)

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26 Jui 2010 19:38 #56314 par Jalal
L’alignement de Adnan Saadeddine sur l’Irak

Un tract du “Conseil consultatif des Frères Musulmans de Syrie” annonce qu’Adnan Saadeddine a été élu superviseur général “à la majorité absolue” et qu’a été “mis en place un nouveau commandement des frères combattants qui réponde aux besoins de la situation actuelle, l’élaboration d’une nouvelle ligne d’action, et la préparation d’un congrès plus général dans de brefs délais”

Les passages de ce tract consacrés aux problèmes internationaux montrent l’alignement total d’Adnan Saadeddine sur les thèses irakiennes. On peut notamment y lire une “condamnation de la poursuite de la guerre par l’Iran, incitée et soutenue par Damas”, et un appel pour mettre un terme à cette “guerre injuste qui répand le sang des musulmans”. En ce qui concerne le problème palestinien, l’organisation d’Adnan Saadeddine met sur le même plan “l’attitude anti-palestinienne des USA, d’Israel et de Damas” et critique le rôle d’Assad vis-à-vis des Palestiniens: les massacres dans les camps, la torture; enfin, elle affirme son soutien à l’OLP, seul représentant du peuple palestinien. La situation au Liban fournit à nouveau l’occasion de critiquer la Syrie qui “sert les buts sionistes et va à l’encontre des buts arabes”. En privé, Adnan Saadeddine multiplie les accusations contre cheikh Abou Rouddé, l’accusant de vouloir négocier avec le régime syrien, d’être pro-iranien, d’être opposé à l’Alliance, et de compter dans ses rangs des “mercenaires du régime syrien”!

Cheikh Abou Rouddé réplique en publiant également un tract: “le bureau (de l’organisation des Frères Musulmans de Syrie) confirme qu’il respectera la décision qui a été prise par le majlis al shoura de poursuivre la lutte jusqu’à la chute du régime syrien, de fermer la porte à toute négociation, et que toute autre décision ne pourra être prise qu’avec l’accord du “maktab al erchad al alami” (le bureau de l’orientation de l’organisation internationale).

Mais, tout récemment encore, la branche des Frères Musulmans dirigée par cheikh Abou Rouddé a renoué des négociations avec le régime: à deux reprises, en août et en septembre 1987, une délégation dirigée par Hassan Houeidi a rencontré en Allemagne fédérale Ali Douba et ses collaborateurs. Les Frères Musulmans ont demandé la libération de tous leurs membres détenus en Syrie, l’instauration du pluralisme politique, et l’organisation d’élections libres. Réaction d’Ali Douba: “Mais vous voulez la fin du régime”!... Ces nouveaux contacts aboutissent encore une fois à une impasse -- qu’explique l’organisation de cheikh Abou Rouddé dans deux tracts, l’un justifiant la reprise des négociations, l’autre détaillant les causes de l’échec. Seules de fortes pressions de l’Arabie Saoudite, où sont réfugiés plusieurs centaines de Frères Musulmans syriens, peuvent expliquer la reprise de ces négociations que tout apparemment condamnait à l’échec -- un échec qu’Adnan Saadeddine ne manquera pas d’exploiter au cours du congrès de son organisation qui doit se réunir fin 1987 ou début 1988.

Deux organisations des Frères Musulmans existent donc en parallèle. La première, dirigée par le cheikh Abou Rouddé, Hassan Houeidi, Ali Bayanouni et Mounir Radban, est soutenue par l’organisation internationale des Frères Musulmans. Sa rivale, avec à sa tête Adnan Saadeddine et Said Haoua, est soutenue par l’Irak. Partout, les militants se divisent entre partisans des uns et des autres. En Irak, où se sont réfugiés 484 militants, la majorité est avec Adnan Saadeddine; en Jordanie, c’est plutôt le parti du cheikh Abou Rouddé qui l’emporte. En Arabie saoudite, les deux clans se retrouvent à peu près à égalité.

En Syrie, les responsables des partis de l’opposition sont également partagés. S’ils se sentent plus proches des partisans de Adnan Saadeddine -- car ils constituent la frange politiquement “évoluée” des Frères Musulmans, favorables à la démocratie et au multipartisme -- ils expriment de nombreuses réserves quant à la personnalité même de Saadeddine. Ce dernier n’a pas le charisme des leaders des années 1960-1970 (tel Moustafa Sibai et Issam al Attar). De plus, il ne prend jamais de positions claires, tranchées: “Il est comme un poisson dans l’eau”, dit un responsable de l’opposition démocratique syrienne. “On ne peut l’attraper, tant il est glissant”. La personnalité de son rival, cheikh Abou Rouddé -- “Alim” de la région d’Alep, âgé de près de soixante-dix ans et sans ambitions personnelles -- séduit beaucoup plus. Le hiatus se manifeste au niveau des partisans du cheikh, plus “frustes” sur le plan politique et qui sont encore loin d’admettre les concepts politiques qui font désormais partie de l’univers mental des partisans de Saadeddine.

Celui-ci va commettre une faute grave en laissant intervenir les Irakiens dans cette querelle intestine de l’organisation. Adnan Saadeddine va, en effet, manoeuvrer pour empêcher Ali Bayanouni, le représentant de cheikh Abou Rouddé, de siéger dans le secrétariat général de l’Alliance, aux côtés de Mohammed Jerra (nassérien), Chibli Ayssami (Baas pro-irakien), le général Amine Hafez (ex-chef d’Etat syrien) et Adnan Saadeddine (pour les Frères Musulmans). Il ira même jusqu’à s’assurer la collaboration des services spéciaux irakiens pour harceler, voire pour faire expulser d’Irak les cadres de l’organisation favorables au cheikh Abou Rouddé. Le régime de Saddam Hussain joue la carte de Saadeddine et, à la fin de l’année 1986, demande au cheikh de prendre clairement position sur la guerre du Golfe, le régime syrien et le rôle des cadres de l’organisation vivant en Irak. La délégation venue de Bagdad refuse de signer le communiqué préparé; elle n’accepte pas d’être mise en accusation et d’avoir à se justifier. Quant à Saadeddine, ses opposants le qualifient comme “plus baasiste que les baasistes” que sont Chibli Ayssami et les siens.

Guerre du Golfe et luttes fratricides

Il est vrai que sur le conflit du Golfe, en particulier, comme à l’égard du régime de Khomeini, Adnan Saadeddine adopte des positions extrêmes qu’il développe dans une longue interview publiée par “al Nazir”, la revue de son organisation (N° 99, 1 avril 1987).

Saadeddine explique tout d’abord qu’en s’obstinant à poursuivre la guerre contre l’Irak, l’Iran a arrêté tout progrès, toute avance technologique dans le monde arabe. Les Etats du Golfe ont englouti leurs fonds dans leur soutien à l’Irak, et ont été obligés d’interrompre leur aide aux pays arabes en voie de développement. Ces mêmes Etats ont été également contraints de renvoyer chez eux les travailleurs immigrés arabes dont les transferts de fonds contribuaient au développement de leurs pays respectifs. Par ailleurs la guerre se solde par la mort de centaines de milliers d’innocents -- “c’est la faute de Khomeini qui s’obstine à poursuivre la guerre”, déclare textuellement Adnan Saadeddine qui souligne la “collaboration, l’alliance” de Khomeini avec les ennemis des Arabes et des musulmans, à l’intérieur du monde arabe (Assad, Kadhafi) et à l’extérieur (les Etats-Unis et Israel). Enfin, Adnan Saadeddine s’en prend aux “attaques de Khomeini contre la foi islamique”, attaques vérifiables, selon lui, à la lecture des livres distribués par la République islamique d’Iran.

Adnan Saadeddine reproche essentiellement à Khomeini d’aller “jusqu’à dire que le texte du Coran a été altéré (par les Sunnites)” et d”insulter les compagnons du Prophète en prétendant qu’ils ont tous abandonné l’islam, sauf trois”. Il conclut par un réquisitoire d’une rare violence: “Si le régime iranien détruit les ressources matérielles et l’énergie des Arabes, s’il répand leur sang, s’il attaque leurs croyances, alors dites-moi quel mouvement islamique ou quelle personne musulmane, simple ou savante, peut avoir de la sympathie pour ce mal, et cohabiter avec cette peste (!). Comment un musulman qui croit en Dieu peut-il rester les bras croisés et adopter une attitude de neutralité dans cette guerre entre l’Iran et l’Irak, entre l’Iran et les Arabes? La Foi impose aux musulmans de prendre une attitude nette et claire à l’égard du régime iranien et des crimes de Khomeini et de l’abattre”.

S’il n’y a pas de de différence entre le langage d’Adnan Saadeddine et celui de Saddam Hussain, le cheikh Abou Rouddé, pour sa part, refuse de se situer sur ce plan: tout en condamnant politiquement le régime de Khomeini, il utilise un langage qui lui est propre et non pas celui de Saddam Hussain. Cette attitude est partagée par un certain nombre de dirigeants islamistes syriens réfugiés ailleurs qu’en Irak: “Nous étions avec la Révolution islamique en Iran jusqu’à ce qu’elle arrive au pouvoir... Maintenant, nous jugeons au cas par cas. Cette guerre est une tragédie qui affaiblit la région, anéantit toute perspective de progrès. Mais nous sommes conscients que, historiquement, c’est Saddam Hussain qui a commencé la guerre. Khomeini est un grand homme, un homme sincère, honnête, mais il ne connaît pas le monde moderne: on ne peut pas demander ça à un homme de 82 ans! Et quand il a gouverné, malheureusement il n’a pas donné l’image du véritable islam, qui à elle seule aurait bouleversé toute la région”, devait déclarer un sympathisant d’Issam al Attar, vivant en Allemagne fédérale.

Déjà affaibli par le départ d’Akram Haurani en 1983, puis par celui de personnalités comme Jassem Alouane (un nassérien indépendant), l”Alliance nationale pour la Libération de la Syrie” ne survivra probablement pas à l’éclatement du mouvement des Frères Musulmans: “Nous nous devions d’avoir des relations avec l’Irak pour obtenir de l’aide”, admet un dirigeant de l’opposition démocratique, “mais nous ne voulions pas que l’Irak s’immisce dans nos affaires internes comme il l’a fait, lors de la scission des Frères Musulmans. L’Irak n’a pas su faire preuve d’intelligence politique. L’alliance est morte”.

De son côté Habib Mokni, l’un des dirigeants du “Mouvement de la tendance islamique” (M.T.I.) tunisien, réfugié en France, remarque “”les Frères musulmans syriens ont échoué, ils n’ont pas su apporter le changement, réaliser leur projet de société... Mais les acquis historiques de leur lutte demeurent. il faut attendre l’émergence d’une nouvelle génération de l’intérieur. La cause de tout cela? C’est d’avoir quitté le pays. Si on quitte le terrain, c’est fini. C’est l’erreur d’Adnan Saadeddine: aujourd’hui il est dans l’impasse et il s’obstine. Il trahit ainsi sa propre cause. On ne peut pas préparer l’alternative islamique en Syrie à partir de l’Irak ou de l’Arabie Saoudite”.

Faut-il pour autant tirer un trait sur le mouvement des Frères Musulmans de Syrie? Probablement pas. Si le mouvement est terriblement divisé à l’extérieur, le courant idéologique demeure vivace. Et il reste sans doute à l’intérieur une organisation secrète, peu disposée à suivre des directives venues de l’extérieur. Sans doute méditent-ils aujourd’hui sur ce conseil d’un proche d’Issam al Attar:

“La vie des peuples ne se mesure pas en années... Il ne faut pas vouloir réaliser le changement pour le changement; il ne faut pas jeter le pays dans le chaos, il ne faut pas détruire plus qu’on gagne, ni provoquer plus de dégâts que de gains. Nous ne voulons pas être des instruments. Il ne faut pas entrer dans les luttes qui finissent par nous soumettre au jeu des puissances, des grandes puissances ou des puissances régionales. Il ne suffit pas d’entrer dans la bataille, il faut avoir les moyens de la gagner -- ou alors on sort d’un esclavage pour entrer dans un autre. Il ne suffit pas de faire le premier pas, il faut voir plus loin. Dans les circonstances actuelles, la lutte armée a besoin d’argent, de facilités qui ne peuvent être fournies que par des Etats étrangers. Ils ne les accorderont pas pour la cause de la justice, de la liberté, des droits de l’Homme. Non, je ne le crois pas. Moi, je combats la dictature partout, pas seulement en Syrie. Je ne combats pas l’injustice en Syrie pour l’accepter en Arabie Saoudite. Je ne veux pas mener une lutte contre Assad pour me retrouver entre les mains de Saddam. Je ne veux être au service de personne, ni de Bagdad ni de Riyad ni des USA. Il faut mettre en place des bases solides pour construire un avenir -- pas pour nous, pour le Droit”.

(Cahiers de l’Orient, N. 7, 3eme trimestre 1987)

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