Henry de Monfreid, né à La Franqui, commune de Leucate (Aude) le 14 novembre 1879, et

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14 Jui 2011 05:51 #78315 par ahmeddamien
un francais............aventurier .................trafiquant
mais bon coeur............

Henri de Monfreid

Sa vie de flibustier commence en août 1911. alors qu'il s'embarque pour Djibouti. Là bas. le négoce du café ne l'exalte guère : il construit de ses mains son premier bateau, L'Altaïr, et se lance dans l'exploration des bords de la mer Rouge. Les mouillages de la côte n'ont bientôt plus de secret pour lui. L'administration n'hésitera d'ailleurs pas, par la suite. à utiliser ses talents pour espionner des installations militaires turques. Dans cette région en pleine ébullition, Monfreid comprend rapidement l'intérêt que peut représenter la vente d'armes aux tribus insoumises A la barre de son boutre, il se fait trafiquant, dirigeant lui-mème ses expéditions, partageant la vie ascétique de ses marins, apprenant leur langue, allant jusqu'à se convertir à l'islam et prendre le nom d'Abd el Hair " l'Esclave du Vivant ". Monfreid se lance également dans la culture et le négoce des perles. mais son insolente réussite, ses trafics incessants, son mépris du monde colonial, font de lui une victime idéale pour l'administration S'ensuivent de nombreux procès, des amendes, des peines de prison... Peu à peu, le haschich remplace les armes : les expéditions l'entraînent de plus en plus loin et donnent parfois lieu à d'épiques poursuites. Les bénéfices de ces trafics sont investis dans une minoterie et dans une centrale électrique.

Au cours de ces multiples périples. son étrange personnalité séduit des hommes aussi différents que Teilhard de Chardin, Vaillant-Couturier ou Joseph Kessel. C'est d'ailleurs ce dernier qui lui conseillera de narrer ses aventures. Ses premières publications sont un succès En 1933, chassé d'Ethiopie par le négus. il se retrouve en France et s'essaie avec réussite au journalisme dans les plus grands quotidiens de l'époque. Mais la période troublée de l'entre deux guerres voit Mussolini lorgner sur l'Ethiopie : Monfreid soutient activement les thèses expansionnistes de l'Italie. En 1942, le vent a tourné, il est déporté au Kenya par les troupes britanniques, avec les prisonniers italiens, dans des conditions éprouvantes Libéré, il se retire dans une cabane au milieu de la forët, sur les pentes du mont Kenya Là. il chasse et peint pour subsister.

Craignant l'Epuration, Monfreid ne se décide à retourner en France qu'en 1947 et s'installe, loin de la mer, dans le Berry, où il ne cesse d'écrire et de peindre. C'est dans son sommeil, à 95 ans, que ce forban. peintre, écrivain, pëcheur de perles, contrebandier qui a longtemps rèvé à Rimbaud. " cet autre fou ", s'éteint. Il laisse à la postérité plus de 70 ouvrages, inspirés de ses périples fantasques, marqués par le goût de l'action et la violence de l'aventure à travers l'Afrique abyssine.

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14 Jui 2011 05:56 #78316 par ahmeddamien
UNE VIE D'AVENTURES

Il faut croire Henry de Monfreid lorsqu'il dit " L'aventure, j'ai toujours cherché à l'éviter".
Et pourtant, qu'elle n'a pas été sa vie !

Le moteur de cette boulimie d'action est en fait une recherche permanente et puissante de liberté. Dès lors, il n'est pas étonnant qu'il ait été jusqu'à faire de la contrebande d'armes ou de hachich, ne serait-ce que pour contourner un interdit.

Henry prouve son amour pour la liberté en réalisant lui-même de A à Z chacune de ses opérations : achat, conditionnement, transport, livraison, là où pour empocher confortablement la mise, un négoçiant avisé aurait mis en place hommes de paille, hommes de confiance, et sociétés-écran. Lui au contraire paye toujours de sa personne et, innocemment pourrait-on dire, met même son père et sa femme à contribution !

De cette liberté il use à fond, et bien qu'il prépare ses affaires avec minutie, il reste toujours quelques incertitudes, ne serait-ce qu'avec le vent ou l'état de la mer… Il y gagnera plus en matière à écrire - ses lettres d'abord, ses livres trente ou cinquante ans plus tard - qu'en fortune personnelle.

De telles activités l'amènent donc à évoluer dans un univers tout à l'opposé du cocon européen qui l'insupporte. C'est " évidemment émaillé de vagues risques, mais c'est diablement passionnant et cette existence d'imprévus est absolument indispensable à ma raison de vivre " , écrit-il à sa femme le 1er juin 1914 (lettres de la mer-Rouge, éditeur).

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14 Jui 2011 06:04 #78317 par ahmeddamien
Texte :

Henry de Monfreid : Les derniers jours de l'Arabie heureuse1, 1935.
Chapitre X : "La gazelle du sultan."

[...]
1 Le sultan Yaya2 possédait une gazelle merveilleusement apprivoisée ; ses
yeux profonds semblaient exprimer des pensées humaines et on s'attendait à
chaque instant au miracle de la parole.
C'était cependant une gazelle très commune, née dans la solitude des
5 hauts plateaux du Yémen. Un pâtre l'avait trouvée toute petite auprès de sa
mère blessée et il l'avait donnée à une chèvre à la place du chevreau qu'on avait
fait rôtir. Elle s'ébattait maintenant dans les jardins du sultan, se mirait avec
grâce dans l'eau tranquille des bassins. À l'appel de son maître elle accourait en
bonds harmonieux portée semblait-il par d'invisibles ailes.
10 Yaya l'avait toujours auprès de lui, couchée à ses pieds, quand il rendait
la justice, et bien des fois il fut plus clément pour la détresse humaine quand le
regard limpide et doux de ces grands yeux se levait sur lui.
Elle mangeait dans sa main et venait l'éveiller s'il tardait trop, lorsque
résonnait l'appel de la prière. Elle le suivait en tous lieux, et prenait part à sa vie
15 comme si réellement elle avait appartenu au monde des hommes.
En cela elle ne différait pas des autres gazelles, ses sœurs, car toutes se
font aimer par la même grâce délicate. L'énigme de leurs yeux profonds trouble
un peu l'homme inquiet devant le mystère, aussi imagine-t-il tout ce qui plaît à
son cœur et met-il en ses pauvres bêtes si simples une âme pareille à la sienne.
20 Un soir, assez tard dans la nuit, Osman3, en quittant le sultan, aperçut la
gazelle au milieu du parc, broutant au clair de lune. Le lieu était désert. Une idée
inattendue, brusque et précise comme la lueur d'un éclair quand elle fait surgir
de la nuit les plaines et les montagnes, lui traversa l'esprit ; cette bête, vraiment,
tenait-elle au cœur de son ami autant que lui-même ?

25 La parole de son père lui revint en mémoire : "Ne sois jamais le familier
d'un sultan, car son amitié est vaine..."
II caressait doucement la gazelle, tandis que ces pensées mélancoliques
montaient du fond de son cœur... Brusquement, cédant à une impulsion, d'un
geste peut-être involontaire, il la saisit, l'enveloppa dans son manteau et s'enfuit.
30 Il sortit des jardins sans être vu. Arrivé chez lui il enferma la bête dans une
chambre retirée de sa maison où personne ne pouvait soupçonner sa présence.
Cela fait, il alla se coucher et médita jusqu'au matin.
Ce jour-là était jour de marché ; il fit acheter pour six piastres (3 francs)
une jeune gazelle toute semblable à celle qu'il avait emportée la nuit dernière.
35 Il la fit dépecer par ses serviteurs et donna l'ordre d'en préparer la viande
pour le repas du midi.
— Je vais te confier un grand secret, dit-il à sa femme, un secret que tu
dois garder jusque dans la tombe si tu tiens à mon honneur et à ma vie. Puis-je
me fier à toi ?
40 — Ô mon ami, si les femmes dit-on, sont bavardes, elles savent dire
uniquement ce qu'elles veulent et ton secret sera enseveli en moi comme le plus
précieux trésor de l'avare.
— Eh bien, écoute, ô Haléma. Hier, sans le vouloir, j'ai blessé la gazelle
du sultan, mon maître. Pour éviter son courroux, je l'ai achevée et ce matin nous
45 la mangerons..."
Le soleil n'était pas encore au milieu de sa course que déjà les hérauts4
parcouraient la ville promettant une fortune à qui retrouverait la gazelle du
sultan.
Des amis vinrent voir la femme d'Osman et parlèrent de la passionnante
50 affaire. Les suppositions les plus extravagantes couraient de bouche en bouche,
tous prétendaient savoir. Haléma les écoutait avec un sourire intérieur car elle
seule savait la vérité. Quel orgueil de détenir le mot d'une si prodigieuse
énigme ! mais quelle amertume de passer pour une ignorante !...
— Vous qui vivez si retirée, lui disait-on, vous ne pouvez pas savoir...
55 etc...
— Non, ma chère, taisez-vous, lui répondait-on, quand elle voulait parler,
je suis bien informée, croyez-moi, etc..."
C'était intolérable, au-dessus de ses forces de faible femme... elle n'y
résista pas tant la joie, la volupté d'étonner, lui ôtait tout discernement.
60 Elle conta la chose en grand mystère et avec force serment à sa meilleure
amie... et une heure après le sultan était informé.
Le gouverneur du palais arriva au moment où les deux époux achevaient
de manger la gazelle.
Osman fut amené, entouré de soldats en armes, et jeté brutalement dans
65 le cachot des condamnés à mort.
Questionné, il avoua sur-le-champ, disant qu'il avait tué la gazelle par
accident. Il offrit au sultan de la remplacer ; une autre sans doute s'apprivoiserait
aussi bien.
Mais le sultan refusa de l'entendre, tant un pareil crime était monstrueux.
70 II fit saisir tous les biens de son ancien ami et beaucoup pensèrent que la
disparition de cette gazelle était un prétexte pour remplir les coffres du
souverain. Il ordonna ensuite qu'il eût la tête tranchée, ce qui mettait fin à toutes
les revendications ultérieures.
Osman restait insensible à une sentence aussi cruelle et ses amis le
75 virent avec admiration marcher au supplice sans le moindre trouble. Il était
souriant et calme comme un juste que rien ne peut émouvoir.
Le sultan voulut assister à la punition du coupable. Il était assis entouré de
ses courtisans, - les anciens amis d'Osman qui maintenant étaient les plus
acharnés contre lui. - Ils lui disaient :
80 — Voyez, sire, quel cynisme5 quelle dureté de cœur, pas le moindre
remords, il semble joyeux d'avoir offensé Votre Majesté, son bienfaiteur et son
ami et sa perversité est si grande que la mort même lui est indifférente. Que
Votre Majesté ne lui fait-elle pas crever les yeux et couper les mains pour
l'envoyer mourir abandonné dans le désert."
85 Cependant, à la vue de cet homme qui allait mourir, le souvenir de l'ami
d'autrefois éveilla en son cœur un peu de pitié. Il se revit, assis à ses côtés,
lisant les strophes d'Omar Kayan6, devant la mer éternelle, au moment où le
messager lui apporta la terrible nouvelle de son avènement7 ; elle lui parut alors
passer sur son destin, comme l'ombre d'un corbeau en travers de sa route...
90 II allait faire le geste généreux du pardon quand son intendant, cet ancien
esclave qu'Osman avait sauvé et qui lui devait tout, jeta aux pieds du souverain
la tête à demi carbonisée d'une gazelle qu'il avait découverte derrière la maison
de son bienfaiteur.
À cette vue, la fureur étouffa la pitié naissante et le sultan donna l'ordre
95 fatal.
— Merci, Ali, dit Osman à l'ancien esclave qui venait de réveiller contre lui
la colère du souverain, merci, tu me rends aujourd'hui la mort que j'ai écartée de
toi naguère. Mais tu viens de tromper ton maître en voulant le flatter : cette tête
n'est pas celle de la bête bien-aimée qu'il pleure aujourd'hui sans que ma mort
100 ignominieuse puisse le consoler.
"Prends cette clé et qu'il plaise au sultan notre seigneur d'envoyer sur-le-
champ deux gardes dans ma maison. Dans la chambre du second étage,
derrière l'appartement des femmes, il y a là la vraie gazelle ; pas un poil n'y
manque. Je te demande en grâce, et ceci est ma dernière volonté, d'avoir la tête
105 tranchée en m'agenouillant sur elle.
Le bourreau déjà était prêt. Du doigt il vérifiait le tranchant de son sabre et
Osman, toujours calme, demeurait agenouillé.
L'Imam voulut attendre le retour de l'envoyé, soit pour confondre
l'imposteur, si la tête qu'il avait montrée n'était pas celle de la vraie gazelle ou
110 bien pour accabler Osman de son nouveau mensonge.
Il n'attendit pas longtemps. Rapide comme la foudre, la gazelle, aussitôt
libérée, bondit à travers la foule et sauta sur son maître en le couvrant de
caresses.
Le sultan, d'abord muet de stupeur, crut à un miracle. Transporté de joie il
115 s'élança vers Osman, l'embrassa, et le pressa sur son cœur avant même que le
bourreau ait délié ses mains.
Le jour même Osman voulut quitter la ville. En vain le sultan le supplia de
pardonner son injuste fureur, de rester près de lui, et d'accepter des présents
magnifiques en compensation de tout le mal qu'il lui avait fait.
120 — Non, je te remercie. Aucun présent ne peut payer une amitié fidèle.
Permets-moi de me retirer dans ma palmeraie de Kauka8 où nous avons connu
le dernier baiser de l'amitié sincère. J'ai imaginé cette histoire pour savoir si
dans ton cœur je comptais plus qu'une gazelle de 6 piastres... Si tu veux faire
quelque chose pour moi, pardonne à ce malheureux esclave qui a menti pour
125 m'accuser. Il a fait comme tant d'autres pour qui la vie d'un homme compte bien
peu quand elle doit servir à flatter le souverain. Tous les courtisans qui
t'entourent sont ainsi et je voudrais que cet exemple te mette en garde contre le
poison de leur flatterie pour qu'il ne corrompe pas à jamais le cœur généreux
que Dieu t'a donné.
130 "Je veux aller vivre loin des hommes et des villes, au milieu de mes
esclaves et de mes troupeaux, dans la nature généreuse, indifférente et sans
haine.
"Puissè-je, un jour, mourir comme mon père dans le calme d'un beau
soir, sans interrompre le chant d'une jeune esclave."

1 L'Arabie heureuse : désigne l'actuel Yémen, pays situé â l'extrême sud du désert arabique.
2 Sultan Yaya : souverain qui régna sur le Nord Yémen de 1918 à 1948.
3 Osman : ami d'enfance du sultan Yaya qui en a fait son premier conseiller.
4 Hérauts : messagers.
5 Cynisme : brutalité, absence de scrupules.
6 Omar Kayan : 1050-1123 : poète et savant perse.
7 Avènement : moment où Yaya est devenu sultan, à la mort de son père.
8 Kauka : ville des bords de la Mer Rouge, très éloignée des terres du sultan.

Henry de Monfreid, Les Derniers jours de l'Arabie heureuse, 1935.
Chapitre X "La gazelle du sultan"

Le texte respecte la ponctuation et la manière d'écrire les nombres de l'édition. (Gallimard 1935)

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