De Sidi Ifni à Sidi Bouzid: la révolte logique des Bac + contre la dictature des Bac

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01 Jan 2011 03:37 #67342 par Jalal
FG - Basta!

Vendredi 31 décembre 2010

Démocratie
Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route !
Arthur Rimbaud, Illuminations.

17 décembre : Mohamed Bouazizi, 26 ans, s’immole par le feu. 22 décembre : Hocine Neji, 24 ans, s’électrocute sur un poteau électrique. 26 décembre : Lotfi Kadiri, 34 ans, se jette au fond d’un puits.
Ces trois actes de désespoir de jeunes diplômés chômeurs et précaires ont alimenté la révolte qui secoue la Tunisie depuis le 18 décembre 2010. Une révolte qui a pris d’emblée une tournure politique au vrai sens du terme, loin du Karakouz* de la politicaillerie. Les manifestants qui ont déferlé dans les rues de dizaines de villes et de villages s’en prennent tous à la corruption du régime et au manque de perspectives. Le "contrat social" établi par le régime du général Ben Ali - la dictature en échange de la prospérité économique - ne marche plus : l’époque des vaches grasses a pris fin et le général est nu. Il y a plusieurs raisons à cela :

* dans la concurrence mondiale entre les pays à bas coûts de main d’œuvre et à haute productivité, la Tunisie est détrônée par la Turquie, la Pologne et la Roumanie – pour ce qui est de la productivité – et par la Chine, l’Inde, l’Indonésie et le Bangla desh – pour ce qui est des coûts de main d’œuvre.
* les emplois proposés privilégient la main d’œuvre non qualifiée, laissant de côté les diplômés chômeurs.
* ’économie de prédation et le système mafieux mis en place par le clan familial au pouvoir découragent l’investissement dans des activités productrices, les détenteurs de capitaux préférant mettre leur argent dans la spéculation, en premier lieu immobilière, qui ne crée pas d’emplois.
* les seuls diplômés assurés de trouver un emploi sont les ingénieurs. Or, moins de 10% des diplômés tunisiens ont fait des études d’ingénieur, la plupart des bacheliers préférant choisir les sciences humaines, le droit ou l’enseignement.
* la corruption érigée en système administratif fait que les incapables semi-analphabètes ont la priorité sur les diplômés surqualifiés.
* Chaque famille tunisienne compte au moins un un dplômé de 25-30 ans, bardé de diplômés allant du Bac + 3 au Bac + 8, qui est obligé de rester vivre chez ses parents et qui n’a pas le choix : soit il se contente de "garder les murs" - c’est alors un hittiste -, soit il tente de faire du "bisness" dans le secteur informel – le seul qui connaisse une forte expansion -, soit il "brûle " et choisit d’affronter la traversée de la Méditerranée dans une embarcation précaire pour tenter sa chance en Europe, devenant ainsi un "harraga".

Mohamed, Hocine et Lotfi : ce sont les "étranges soldats" de la guerre sociale du XXIème siècle dans ce petit pays, la Tunisie, qui est l’emblème et le symbole des effets ravageurs de la globalisation capitaliste. Un pays étroitement dépendant de l’Union européenne, auquel il est "associé" par un accord qui a entraîné la fermeture d’au moins un tiers des entreprises tunisiennes. 76% des exportations de la Tunisie se font vers l’UE, qui assure 83% des revenus du tourisme et d’où proviennent 90% des transferts d’argent.
Ils sont des centaines de milliers de Mohamed, Hocine et Lotfi, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Égypte. Selon une estimation prudente, les diplômés chômeurs seraient entre 400 et 500 000 au Maroc, autant en Tunisie, entre 600 et 700 000 en Algérie, et…2, 5 millions en Égypte !
Ils se battent depuis des années, avec l’énergie du désespoir. La révolte déclenchée à Sidi Bouzid le 18 décembre s’inscrit dans un cycle de luttes déclenché au printemps 2008, simultanément au Maroc, en Algérie et en Tunisie.
Au Maroc, ce sont les jeunes de Sidi Ifni qui ont bloqué l’accès au port de pêche d’où partent les sardines mises en boîte par les entreprises espagnoles installées à Agadir. À l’aube du samedi 7 juin 2008, les forces de prépression ont déclenché une "opération éradication" d’une violence inouïe contre le sit-in sous la tente des jeunes diplômés chômeurs.
Au même moment, la jeunesse de Redeyef et Gafsa, en Tunisie, se soulevait, entraînant pratiquement toute la population dans sa révolte. Ici aussi, la réponse fut une répression impitoyable, qui fit des morts, des blessés et jeta en prison un certain nombre de révoltés.
Auparavant, c’était les jeunes de Gdyel, dans la banlieue autrefois rurale d’Oran, en Algérie, qui s’était révoltés, mettant le feu aux bâtiments du pouvoir. Dans les trois cas, la cause immédiate des révoltes était la même : les jeunes diplômés chômeurs en avaient assez de ne pas obtenir de réponse à leurs revendications, de voir les concours d’embauche privilégier des parents et des proches des gens du pouvoir, souvent étrangers à la région et peu qualifiés, et d’être réprimés dans leurs tentatives de s’en sortir.
À Gdyel, les policiers avaient pris l’habitude de répandre du détergent sur les étals de poissons mis en place par les jeunes précaires, étals "sauvages" puisqu’ils n’avaient pas accès aux étals officiels du Souk El Fellah (marché) local. À Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, diplômé de l’Institut supérieur d’informatique de Mahdia, s’était mis à vendre des fruits et légumes sans autorisation. Les policiers lui avaient confisqué ses produits, ce qui a provoqué son geste de protestation.

Toutes ces révoltes ont des caractéristiques communes :

* Sous leur apparence spontanée, elles sont organisées. Les jeunes diplômés chômeurs se connaissent tous, se voient tous les jours, dans les mêmes rues, dans les mêmes cyber-boutiques. Ils ont tout le temps pour mettre au point leurs actions de résistance.
* Ils ont une méfiance absolue dans tout ce qui se présente comme "politique" – officielle ou opposante – et ne font confiance qu’à ceux qu’ils connaissent eux-mêmes, leurs pairs d’âge, les membres de leurs familles élargies, leurs enseignants du primaire, du secondaire et du supérieur.
* Ils constituent une nouvelle classe, le cognitariat, équivalent du XXIème siècle du prolétariat du XIXème et du XXème siècle. Les prolétaires étaent ceux dont l’unique richesse était leur proles – leur progéniture en latin. Les cognitaires sont ceux dont la connaissance - cognitio en latin – est l’unique richesse. Ils savent tout de ce qui se passe dans le monde et aucune des barrières électroniques dressées par le régime – il y a en Tunisie un bon millier de policiers uniquement chargés d’Internet – ne les empêche d’accéder aux informations disponible sur la Toile dans toutes les langues du monde. Les pages créées sur Facebook par les jeunes de Sidi Bouzid comptent désormais des milliers d’inscrits.
* Les deux armes principales de ces jeunes sont donc le téléphone portable et Internet. À Sidi Bouzid, comme à Sidi Ifni, les images filmées sur des portables ont connu une diffusion mondiale, grâce à Facebook, Youtube et le relais des chaînes satellitaires arabes, en premier lieu Al Jazeera. Et la réaction du régime tunisien a été la même que celle du makhzen marocain : il s’en est pris à Al Jazeera, devenue l’incarnation de la fameuse " main invisible de l’étranger " à laquelle de tout temps, les dictatures ont attribué les révoltes logiques. Ce qui fait rigoler tout le monde.

Cette intelligence collective à l’œuvre dans les révoltes se heurte à la stupidité, à la veulerie, à l’impudence, bref au caractère totalement amoral du régime en place, qui n’est qu’une bande de profiteurs faisant étalage de leur richesse d’une manière qui ne peut que susciter la haine. Que peuvent penser les petites gens des palais des gens de la Famille régnante, de leurs jets privés, de leurs allers-retours entre Hammamet, Saint-Tropez et les Maldives ? Comment les jeunes en cage ne pourraient-ils pas s’identifier à "Pacha", le tigre que Sakher El Materi et Nesrine Ben Ali nourrissent dans leur palais de Hammamet ? Un tigre en cage restera tranquille et dépressif tant qu’il sera bien nourri. Mais il suffira qu’un jour, il n’ait pas sa ration de viande et là, il risque de manger la main qui ne le nourrit plus. Et le bras avec.
La jeunesse tunisienne est en train renverser le proverbe ottoman "Baise la main que tu ne peux mordre" : "Mords la main que tu ne veux plus baiser". Les Bac+ ont entamé une marche qui ne pourra conduire qu’à la chute lamentable de celui que le peuple appelle "Bac - 12", et dont l’ambassadeur US lui-même, Robert F. Codec, écrivait en 2009 qu’il n’y avait plus rien à attendre. Il aura beau pérorer, gesticuler et prendre des mesurettes, il ne pourra pas endiguer le tsunami qui l’emportera, lui et sa smala. Mektoub – c’est écrit.
*Karakouz : du turc Karagöz (Œil Noir), un des deux personnages traditionnels du théâtre de marionnettes ottoman. Karagöz est un homme du peuple illettré proche du public tandis que Hacivat appartient à la classe éduquée et s'exprime en turc ottoman en utilisant des tournures littéraires et des termes poétiques. En Tunisie, le terme Karakouz désigne la politique politicienne, que l’on peut résumer ainsi : d’un côté le RCD d'UBUenali et ses 5 appendices béni oui-oui, le MDSPUPUDUPSLPVP ; de l’autre les 4 ou 5 groupuscules de l'opposition extra-parlementaire, aussi appelés "l'Hôtel Majestic" (du nom d'un hôtel de Tunis où leurs chefs aiment se retrouver), qui pourraient tenir leur congrès d'unification dans une cyber-boutique et dont les leaders passent plus de temps à Paris qu'à Tunis. Congrès d'unification qui ne risque jamais d'avoir lieu tant ces mêmes leaders, tous plus "charismatiques" et imbus d'eux-mêmes les uns que les autres tiennent à avoir chacun son propre joujou.

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01 Jan 2011 03:43 #67343 par Jalal
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01 Jan 2011 14:17 #67344 par l.hakik
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Emeutes en Tunisie : à la télé, une brèche dans la censure
Par Marie Kostrz | Rue89 | 31/12/2010 | 19H23
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Pour la première fois en Tunisie, des journalistes et avocats ont discuté lors d'un débat télévisé du mouvement de contestation qui secoue leur pays depuis deux semaines. L'impasse a été faite sur les violences perpétrées contre les civils, mais la corruption et la censure des médias ont été dénoncées. Une première.


Cette petite révolution a eu lieu jeudi sur Nessma TV. L'une des deux seules chaînes privées tunisiennes a interrompu son programme habituel pour diffuser un débat sur les manifestations.

Sur le plateau de la chaîne, sept journalistes, avocats et écrivains ont répondu aux questions d'Hassen Ben Othman. Le débat est ponctué de courts reportages donnant la paroles aux Tunisiens ou apportant des éléments sur le contexte historique et économique du pays.

L'administration et la police en ligne de mire
D'entrée de jeu, Nessma TV est revenue aux sources de la contestation : une interview de la sœur de Mohamed Bouazizi, qui a tenté de s'immoler le 17 décembre, ouvre l'émission.

La sœur du grand brûlé affirme que son frère, vendeur de légumes dans la rue, s'est souvent fait frapper par la police, qui avait aussi l'habitude de lui voler sa marchandise. Désespéré, il s'était rendu à la préfecture de Sidi Bouzid pour porter plainte, en vain.

L'attitude des employés de l'administration et de la police est montrée du doigt. Des amis du jeune homme, également interviewés, dénoncent leur attentisme :

« Le devoir de la préfecture est d'aider les citoyens, ce n'est pas un service qu'elle peut décider ou non de leur rendre. » (Voir le premier extrait vidéo de l'émission)




Le tabou levé sur la mauvaise santé économique du pays

S'en suit une discussion sur la situation économique critique de la Tunisie. Sofien Ben Farhat, journaliste, déplore qu'un fossé existe entre les déclarations du président Ben Ali, qui a annoncé des mesures pour aider les régions de l'intérieur du pays moins développées, et la réalité, beaucoup moins rose.

Il donne en exemple la ville d'El-Kef, à l'ouest du pays, où selon lui 28% de la population est sans emploi. L'homme regrette que la Tunisie soit citée en exemple pour son activité économique :

« On présente toujours la Tunisie comme un pays modèle, mais quand on se promène dans la rue on voit que ce que disent les statistiques est loin de la réalité. »


Donner de l'argent pour obtenir un emploi

La discussion glisse ensuite vers un thème tabou : la corruption.

Bochra Belhadj Hmida, avocate, regrette qu'en Tunisie, devoir payer des pots-de-vin soit si répandu :

« Ce n'est pas possible d'avoir un emploi sans donner de l'argent ou devoir employer des moyens malsains. »


Salwa Charfi, journaliste, souligne quelques minutes plus tard qu'aucun contrôle n'existe sur l'argent attribué aux différentes régions du pays. Selon elle, il est important que l'Etat rende publiques ses dépenses.

« Il faut couvrir les événements mais pas la réalité »

Autre nouveauté : le thème de la liberté de la presse, muselée en Tunisie, est abordée sur le plateau. Dans un reportage, Nessma TV donne la parole à un vieil homme qui s'indigne :

« Tout est censuré ! »


Rym Saïdi, productrice de l'émission, rejoint le plateau. Selon elle, il n'est aujourd'hui plus possible de fermer les yeux sur certains évènements. Les portables et Internet rendent, selon elle, la censure désuète :

« Aujourd'hui, les gens voient quelque chose, ils prennent leur téléphone portable et envoient l'info. J'ai dix millions de reporters autour de moi ! »


Le silence des médias tunisiens est mis en avant. Alors que Facebook et Twitter regorgent de vidéos, les chaînes étatiques n'ont pas couvert les émeutes de solidarité avec Sidi Bouzid. Les journalistes doivent selon elle partager ce qu'ils voient :

« Il faut couvrir les événements mais pas la réalité. »


Les invités insistent pour que les médias tunisiens s'activent, et pressent le gouvernement à les laisser travailler en toute liberté. Salwa Chaifi déclare :

« La censure est un vrai handicap. Si on nous n'avons pas de média libre, nous ne pouvons pas avancer. »


La répression du mouvement, grande absente du débat
Ce débat est novateur dans un pays gouverné d'une main de fer par le même homme depuis vingt-trois ans. Sur les réseaux sociaux, les Tunisiens ont accueilli cette initiative avec enthousiame. Moncef Frigui, ancien journaliste de Nessma TV aujourd'hui établi en France, reconnaît cette avancée :

« Parler ainsi de la corruption et de l'attitude de la police est très important car c'est vraiment problématique en Tunisie. »


La discussion sur la censure l'a également surpris. Cependant, ce n'est pas suffisant pour le jeune homme :

« Il s'agit d'un discous très mesuré. Les invités avaient l'occasion de parler de la dictature que Ben Ali nous impose depuis vingt-trois ans, et ils n'ont pas saisi cette opportunité. »


Les multiples violences commises par les forces de l'ordre n'ont pas été évoquées. Pourtant, le gouvernement a durement réprimé les manifestants : deux personnes ont été tuées par balles depuis le début du conflit, et plusieurs avocats et journalistes arrêtés.

Le débat n'a pas rendu optimiste Nadia Chaabane, vice-présidente de l'association des tunisiens en France (ATF), membre du Collectif de soutien à la population de Sidi Bouzid :

« C'est peut-être de la poudre aux yeux. En plus au même moment, la chaîne nationale diffusait de la musique et c'est de plus en plus difficile d'envoyer des photos et des vidéos de Tunisie.

Les jeunes ne peuvent plus passer par Facebook, ce qui veut dire qu'Internet a été vérouillé. »


Moncef Frigui ne perd pas espoir mais reste réservé :

« J'espère que Nessma TV ne va pas rester à ce niveau-là, ce n'est pas suffisant. »

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